L’origine ou Todtnauberg

Je viens de là. Ou de pas loin. Donc: pas innocent.

La forêt que regardait Heidegger — je l’ai respirée.

Pas par choix. Par origine.

Vous pourriez croire que Todtnauberg n’est qu’une série photo. Une proposition esthétique parmi d’autres. Ce serait une erreur. Todtnauberg naît d’une inquiétude profonde : ce que l’Histoire a laissé en dépôt dans nos paysages, nos familles, nos habitudes de voir. Ce résidu lourd, souvent tus, que l’Europe préfère contourner plutôt que regarder en face — alors qu’il revient, toujours, sous d’autres noms, d’autres masques.

Je suis né à quelques kilomètres de Todtnauberg. Ce lieu n’est pas une abstraction, c’est mon sol d’origine, le premier horizon de mon regard. Revenir là n’a rien d’une promenade. C’est revenir dans un territoire intime où l’Histoire n’a jamais cessé de travailler la mémoire, la mienne comme celle de tant d’autres. Chez moi — mais un chez moi fissuré.

Tout part de cette cabane de la Forêt-Noire. Heidegger, après la Shoah, y reçoit Paul Celan. Un philosophe qui esquive l’aveu. Un poète rescapé qui attend un mot qui ne viendra pas. Une scène minuscule, mais décisive : l’un des plus grands penseurs du XXᵉ siècle refuse d’assumer sa compromission. Voilà la fracture originelle. Voilà le déni autour duquel l’Europe n’a jamais cessé de tourner.

C’est à partir de cette fissure que Todtnauberg se déploie. Une enquête à ciel ouvert sur une mémoire européenne qui, sous des dehors apaisés, reste une terre minée. Les paysages photographiés — Verdun, Amsterdam, la Forêt-Noire — ne sont pas des lieux. Ce sont des archives. Des preuves. Des scènes de crime dont la nature a recouvert les plaies sans jamais les cicatriser.

Dans cette enquête, une lecture m’a aiguillé : Les Origines de Reiner Schürmann. Livre testamentaire, écrit sous l’urgence de la fin. Schürmann y casse l’illusion du “sol natal”, de la filiation claire, de l’origine qui rassure. Il montre que l’origine est une blessure, pas un mythe. Une fracture, pas un socle. Ce que j’ai compris, en le lisant, c’est que ma propre origine — Todtnauberg — était de cet ordre : non pas une racine, mais un éclat.

Dans la série, un sol presque abstrait photographié à Verdun parle de lui-même : industrialisation de la mort, millions de vies réduites à des chiffres et englouties dans la boue. Plus loin, à Amsterdam, après la maison d’Anne Frank, une simple mèche de cheveux de ma fille sur un drap blanc fait remonter la Shoah dans le geste le plus banal. La mémoire ne prévient pas : elle surgit.

Et puis il y a ce retour obstiné : le portrait de mon grand-père. Pris dans les courants du nazisme, comme tant d’hommes ordinaires que l’Histoire a enrôlés pour devenir possible. Cette figure revient dans Todtnauberg comme un leitmotiv sombre, en écho à la Todesfuge de Paul Celan : « der Tod ist ein Meister aus Deutschland ».
Le “Maître venu d’Allemagne” de Celan, c’est lui. Mon grand-père. Non pas un bourreau caricatural, mais un homme banal. C’est cette banalité — exactement — qui fait trembler.

Todtnauberg, c’est cela : ne plus détourner le regard. Accepter que l’histoire ne s’arrête pas dans les livres. Qu’elle colonise les familles, les gestes, les plis du langage. Qu’elle conditionne aussi notre manière de reconnaître — ou non — la montée des périls contemporains.

Car voici ce qui revient aujourd’hui : l’autoritarisme qui s’installe sans bruit, la déshumanisation qui fait son retour dans la langue publique, la violence d’État justifiée au nom de la sécurité, la militarisation présentée comme fatalité. Un air déjà entendu. Un cycle qui se répète.

Les images de Todtnauberg ne délivrent pas de leçon. Elles ouvrent un espace. Un lieu où l’on peut encore s’interroger : qu’est-ce qui, dans ce paysage, est en train de revenir ? Et surtout : que faisons-nous, chacun, de nos origines, de nos héritages, de ce passé qui persiste à nous regarder ?

C’est la seule question qui vaille. Et elle ne demande pas un confort, mais un courage : celui de regarder où commence vraiment notre responsabilité.

Next
Next

La méta-série